Sarah

Publié le par les mille univers

AUTOPORTRAIT DE LA CANTATRICE :

 

Chanter me rassemble. Le chant réunit la hippie fleur bleue et la peste narcissique qui sont en moi. Il y a de longs moments de silence, où le souffle se met en place et des fulgurances lorsque la voix jaillit du néant et vous surprend par sa justesse.

Une bonne cantatrice possède une connaissance profonde de ses cordes vocales et de l’acoustique. Les premières supposent une vaste collection d’écharpes, châles et foulards et un goût prononcé pour les tisanes au miel ; la seconde, un certain intérêt pour l’architecture gothique. Chaque voix a son timbre, chaque église ses résonnances.

Toute cantatrice est une instinctive. Improviser lorsqu’au concert vous avez oublié la partition requiert plus l’instinct que l’oreille absolue. Toute cantatrice est une rêveuse. Qui ne sait écouter sa pulsation intérieure ne sera jamais qu’un fredonneur qui grésille.

Chanter est un état d’esprit. Je chante à temps plein. Quand je dors, je chante, quand je mange, je vocalise. Je chante pour que le travail fourni par mon ventre facilite la digestion. J’ai chanté chez Ikea pour choisir le miroir de ma salle de bain et me voir si belle en ce miroir. J’ai chanté en accouchant à la clinique lorsque le gynécologue m’a crié : « poussez madame ! Poussez ! ». C’est affaire de tempérament.

Tout compte dans le chant. Un jour, ce peut être la longueur de votre mèche de cheveux. Vous avez choisi une coupe pas trop courte pour que vos cheveux encadrent votre visage et le mettent en valeur. Avec de l’eau coiffante, vous (vous êtes donné du mal pour agencer) avez disposé parfaitement les mèches dégradées du coin des yeux vers le menton et vous avez raté le mi bémol du Requiem de Verdi parce que votre mèche de cheveux vous a chatouillé les narines.

La cantatrice est un être bizarre dont il faut apprendre à se méfier. Il y a quelques femmes qui se font écouter quand toutes les autres se font seulement entendre. Il faut le savoir.

Bien sûr, il y a eu de grandes cantatrices avant moi. La Castafiore, Maria Callas, Cecilia Bartoli. Pour elles, chaque opéra est unique. Il y a aussi des chanteuses qui vous font honte. La dilettante sous sa douche ou devant sa vaisselle. La voix off automatisée et faussement féminine des slogans publicitaires. L’adolescente dévergondée qui se trémousse sous l’œil voyeur de l’ouvreur de boîte de nuit.

Parfois, les sentiments s’en mêlent. L’amour est le pire ennemi. Je me souviens de ce chef d’orchestre amoureux que je ne voulais surtout pas séduire. Incapable de faire abstraction de sa souffrance, je n’ai pas pu envouter naturellement mon public, incapable – ce qui est encore pire – de retrouver le plaisir de bomber la poitrine pour prendre ma respiration.

Publicité

Publié dans Autoportrait

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article