La sous-marinière. Camille Philibert.

Publié le par les mille univers

    Plonger en sous-marin me rassemble. La plongée dans les grands fonds réunit le poulpe et le fil à plomb qui sont en moi. Il y a d'immenses moments d'inactions où les chaussettes moisies s'entassent pendant que les chiottes refluent, et des fulgurances où le tip tip du sonar surgit et l'adrénaline inonde mes veines.

Je suis parée.

    Une bonne sous-marinière possède une connaissance profonde des abysses et des miaulements des cétacés. La première suppose une complicité avec les cartographes, la seconde d'utiliser régulièrement des cotons tige. Chaque faille océane a sa tectonique, chaque baleine blanche émet un hululement singulier.Toute sous-marinière est une instinctive. S'immerger à une inclinaison de 24 degré dans l'effervescence d'une purge des ballasts exige que l'instinct remplace l'équilibre. Toute sous-marinière est une rêveuse. Qui ne sait se fondre dans le Golf Stream ne sera jamais qu'une porteuse de pompon qui a perdu de l'altitude.

    S'immerger est un état d'esprit. Je suis en immersion à temps plein. Quand je dors je m'immerge, quand je mange ma soupe je m'immerge. J'incline la barre par réflexe. J'ai raclé les fonds du Pacifique et aussi ceux de l'Antarctique. Je suis en immersion dans mon lavabo et aussi à la piscine. On me trouve toujours au fond de la pataugeoire. C'est affaire de tempérament. Tout compte dans l'immersion d'un sous-marin. Un soir c'est le périscope. Le coucher de soleil est époustouflant, vous avez jeté un dernier cil dans le périscope avant de le faire descendre un poil trop tard, alors que le commandant venait de dire :-Paré à plonger, que la commandante en second en second disait :-Paré à plonger et que le chef mécano allait dire:- Paré à plonger, et le périscope, resté bloqué à l'extérieur, se déforme un chouïa sous la pression.

    La sous-marinière est un être qui cache son jeu, dont il faut apprendre à se méfier. Il y en a quelques unes dissimulées dans les failles des abysses, prêtes à appuyer sur le bouton rouge quand d'autres respirent l'air confiné saturé en vapeur d’acide à plein poumon. Il faut le savoir.

    Bien sur il y a eu de grandes sous-marinièr-e-s avant moi, Cérès, Capitaine Némo, Margygr, KK Otto Kretchmeer. Pour eux chaque plongée est unique. Il y a aussi des sous mariniers qui vous font ricaner. Le sous marinier suisse qui n'a jamais vu la mer. L'une patrouille dans le lac Léman, l'autre sous la mer de glace. Et Tintin...
Parfois les éléments se déchainent. Mal vissé, le boulon est le pire ennemi. Je me souviens d'une immersion sous un Pôle avec un boulon vrillé, ploc, ploc, ploc, soixante treize heures de mollets dans l'eau glacée, les parois grinçaient, trois jours qui m'ont laissé le trouillomètre à zéro, incapable de me dépaniquer, incapable – ce qui est encore pire, d'avoir envie de respirer à nouveau une goulée d’air libre.

 

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Publié dans Autoportrait

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