La foreuse. Camille Philibert.
Forer me rassemble. Le forage réunit le ver de terre et la spéléologue qui sont en moi. Il y a de longs moments de récupération ou je nettoie bottes et casque et ou je me récure pour enlever l’odeur, et des avancées lumineuses, lorsque, - crac, une nappe granitique cède et qu’en une microseconde ma tête foreuse gagne 30 mètres en traversant une cavité souterraine jusque là inaccessible.
Une bonne foreuse possède une connaissance approfondie des strates telluriques et des failles volcaniques. La première suppose de n’avoir pas décrocher pendant les cours de géographie, la seconde de savoir jauger un décrochement dans la lave en un bref coup d’œil.

Toute foreuse est une instinctive.
Attaquer un terrain,
même s’il a été scanné sous plusieurs angles, impose un sixième sens aiguisé.
Toute foreuse est une rêveuse.
Qui ne sait se projeter 13 mètres à
l’aplomb sous ses pieds
ne sera jamais qu’une pelleteuse
bonne toute au plus à
installer des canalisations pour chiottes.
Et encore...
Forer est un état d’esprit. Je fore à plein temps. Quand je dors, je fore, quand je mange, je fore. Je dirige la tête foreuse paupières baissées, les décibels hurlants de la pompe me bercent. J’ai foré les Pôles, le désert de Gobie et dernièrement la faille de San Francisco. J’ai foré au bac à sable et jusque dans mon salon. Je ne savais pas parler quand au square des Batignoles j’avais déjà fait un trou de 5 mètres avec une pelle en plastique et mon salon ressemble à une mine sicilienne à ciel ouvert. C’est affaire de tempérament.
Tout compte dans le forage. Un jour, ce peut être la longueur de l’ongle de l’index. Vous avez oublié de vous limer les ongles la veille, car vous aviez raté l’avion qui vous ramenait du Koweït où vous avez nagé dans des mares de pétrole, votre ongle avait un millimètre de plus que d ‘habitude, épuisée vous n’avez rien vu, et vous avez appuyé sur le bouton avec une pression légèrement décentrée.
La grande foreuse est un être bizarre dont il faut apprendre à se protéger. Il y a quelques foreuses qui attaquent la croute du noyau terrestre à l’heure où je vous parle, quand toutes les autres s’avachissent horizontales sur des matelas gonflables. Il faut le savoir.
Bien sur, il y a eu de grandes foreuses avant moi. Perséphone, Lady Dynamite, et Calamity Jane dans sa jeunesse dit-on. Pour elles, chaque forage est unique. Il y a aussi des foreuses qui vous font honte. La foreuse chinoise trouant à la chaine. La foreuse polonaise cassant mieux les prix que les roches ignifugées. Et je ne dirai rien sur la foreuse chilienne usant des fraises made in Corée qui dézinguent même les engrenages en acier allemand.
Parfois, les sous sous-sols s’en mêlent. L’orgueil est le pire ennemi. Je me souviens d’un forage patagonien où je me réjouissais déjà de battre mon record de profondeur, quand ma double tête de foreuse de type Saturne dérapa sur une couche de grès noir fossilisé, grès dont j’avais minimisé la résistance, incapable de réagir, intérieurement j’étais en bouillie, extérieurement fossilisée, incapable – ce qui est encore pire- de retrouver dans le fond une quelconque étincelle pour ma prochaine exploration verticale.