Catherine (Katy)

Publié le par Catherine (Katy)

10h Place Gordaine

Je vois sur le premier banc un jeune homme, un peu sale avec un gros blouson matelassé et des écouteurs dans les oreilles.

Je vois sur le deuxième banc, un homme mal rasé, habillé tout en noir observer comme moi la vie de la place Gordaine.

Je vois sur le troisième banc, deux jeunes filles brunes autour desquelles tourne un homme avec un caméscope, le tout sous le regard protecteur de la mère de famille.

 

Je sais que sur le premier banc, le jeune homme malgré l’heure matinale a déjà commencé à boire, il peine à garder les yeux ouverts pour se rouler une cigarette.

Je sais que sur le deuxième banc, l’homme en noir s’ennuie, il regarde avec envie les groupes et les familles qui parlent fort et rigolent alors que lui il est tout seul avec son paquet de cigarettes.

Je sais que sur le troisième banc les jeunes filles sont mal à l’aise face au regard scrutateur du père à travers l’objectif du caméscope mais elles n’osent pas lui dire d’arrêter, il a l’air si heureux.

 

Je note que sur le premier banc le jeune homme a sorti une canette de bière qu’il a posé par terre et non sur le banc, pour la prendre avant chaque gorgée il doit se baisser et donne l’impression qu’il va basculer tête la première.

Je note que sur le deuxième banc, l’homme en noir prend tout son temps pour sortir son paquet de cigarettes de sa poche, la cigarette du paquet, pour la porter à sa bouche, pour fouiller ses poches à la recherche du briquet, pour allumer sa cigarette et pour enfin poser sa tête sur ses coudes, ses coudes sur ses genoux, et regarder le sol.

Je note que sur le troisième banc, le père filme toujours les deux filles, la mère s’assoit aussi sur le banc mais pas trop près des filles, elle n’a pas l’air trop à l’aise. Elle les regarde en souriant mais ne participe à la conversation que par monosyllabes.

 

Je remarque que sur le premier banc, le jeune homme a de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts. Il se donne une contenance en triturant le lecteur de CD dans la poche intérieure de son blouson matelassé. Pourtant, il n’ose pas trop le sortir comme s’il avait honte d’utiliser encore cet appareil dépassé par plusieurs générations de MP3.

Je remarque que sur le deuxième banc, l’homme en noir fait durer sa cigarette. Il tire encore dessus alors qu’elle disparaît totalement entre ses doigts, seul le rougeoiement créé par son aspiration montre qu’il ne fait pas semblant de fumer comme le font les enfants en regardant les adultes nicotinophiles.

Je remarque que sur le troisième banc l’homme a troqué son caméscope contre un appareil photo numérique. Les filles prennent la pose malgré elles, devant les façades à colombages, angle qui leur permettra de se souvenir que ces photos là ont été prises à Bourges sans réussir à se souvenir de l’année.

 

J’ignore si sur le premier banc, le jeune homme a des amis ou de la famille, quelqu’un qui l’accueille quand la vie est vraiment top dure, qui lui a donné ce blouson qu’il ne peut laisser nulle part par ce temps trop chaud et qu’il garde donc sur lui de peur de le perdre définitivement.

J’ignore su sur le deuxième banc, l’homme en noir a quelque chose à faire mais qu’il est trop en avance ou si au contraire, il fait durer chaque chose en espérant que la prochaine fois qu’il lèvera la tête ce sera enfin le soir, l’heure de rentrer chez lui en espérant que demain sera meilleur.

J’ignore si sur le troisième banc, il ne s’agit pas d’une famille recomposé. Elle a déjà une fille, lui aussi. Les deux filles ont presque le même âge, elles se ressemblent et s’entendent bien. La mère sait que ce n’est pas vrai, qu’elles font semblant pour lui faire plaisir à lui. Lui, il ne se rend compte de rien, il est heureux.

 

Je souligne que sur le premier banc, le jeune homme regarde autour de lui un peu apeuré, on entend une voiture de police descendre la rue. On ne la voit pas encore, on l’entend seulement. Il ne sait pas s’il doit fuir ou rester là, l’air de rien. Il hésite.

Je souligne que sur le deuxième banc, l’homme en noir a fini sa cigarette, sa main droite joue avec le paquet sur le banc. Lui, il regarde autour, il ne doit pas allumer sa deuxième tout de suite sinon le temps va passer trop vite.

Je souligne que sur le troisième banc, caméscope et appareil photo sont rangés, la mère les tient sur ces genoux. L’homme est toujours debout face au banc. Sans appareil à piéger les souvenirs, les filles ne font plus semblant et regardent chacune de leur côté.

 

Je pense que sur le premier banc, le jeune homme n’a pas eu une vie facile pour être déjà fatigué.

Je pense que sur le deuxième banc, l’homme en noir désespère de pouvoir revivre comme avant des journées rythmées par les horaires de travail.

Je pense que sur le troisième banc, la mère se dit que ça ira mieux à le rentrée quand chacun reprendra ses activités et qu’ils ne seront plus ensemble toute la journée.

 

Je suis sûre que le premier banc le jeune homme a beaucoup trop chaud avec ce blouson matelassé, mais il se convainc qu’il ne peut pas le poser.

Je suis sûre que sur le deuxième banc, l’homme en noir lutte toujours pour ne pas encore allumer sa deuxième cigarette, ses doigts se serrent et se desserrent frénétiquement sur le paquet.

Je suis sûre que sur le troisième banc, les deux jeunes filles veulent reprendre la visite de la ville, au moins devant les boutiques, elles auront un sujet de conversation.

 

Je me demande à quoi pense le jeune homme sur le premier banc.

Je me demande combien de temps va encore résister l’homme en noir sur le deuxième banc.

Je me demande quand le père sur le troisième banc se rendra compte de la réalité des relations entre les filles.

 

J’imagine que sur le premier banc le jeune homme se demande déjà où il va dormir ce soir. Il faut qu’il parte reconnaître les lieux là ou il ne sera pas dérangé ni par la police ni par les passants, là ou il n’aura pas trop de bruits, ni trop froid, c’est tout un art de dormir dans la rue.

J’imagine que sur le deuxième banc l’homme en noir cherche à comprendre quand sa vie a basculé, quand il a perdu son boulot ? Quand sa femme l’a quitté ? Quand ses enfants ont cessé de lui parler ?

J’imagine que sur le troisième banc chacune des filles se dit qu’avec le bac en poche, elle ira faire ses études loin et aura enfin sa propre vie.

 

Je parie que sur le premier banc, le jeune homme croisera un jour la route d’une personne qui, le prenant sous son aile le guidera vers des jours moins durs.

Je parie que sur le deuxième banc, l’homme en noir troquera un jour sa chemise pour une plus claire, se rasera et ne s’arrêtera plus place Gordaine pour attendre que le temps passe.

Je parie que sur le troisième banc, les filles auront à la rentrée des amis communs qui leur permettra de comprendre qu’effectivement elles se ressemblent comme deux sœurs.

 

Je refuse de croire que sur le premier banc, le jeune homme prendra sa première bière toujours plus tôt.

Je refuse de croire que sur le deuxième banc, l’homme en noir continuera de venir tous les matins fumer le plus lentement possible ses deux cigarettes.

Je refuse de croire que sur le troisième banc, cette famille recomposée ne puisse pas devenir simplement une famille.

 

Je vois sur le premier banc un jeune homme, un peu sale avec un gros blouson matelassé et des écouteurs dans les oreilles.

Je vois sur le deuxième banc, un homme mal rasé, habillé tout en noir observer comme moi la vie de la place Gordaine.

Je vois sur le troisième banc, deux jeunes filles brunes autour desquelles tourne un homme avec un caméscope, le tout sous le regard protecteur de la mère de famille.

 

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Publié dans Poème portrait

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