Myriam

Publié le par les mille univers

Autoportrait de l'Oulipote

Mon métier consiste à expérimenter les contraintes, de la première à la dernière. A les expérimenter le plus vite possible. C'est un métier d'homme. D'abord, parce que lorsqu'il a expérimenté une première contrainte, l'homme a envie d'en expérimenter une autre, puis une autre, puis encore une autre ; ensuite parce que lorsque plusieurs hommes expérimentent des contraintes, ils veulent tous les expérimenter plus vite les uns que les autres.
Un métier humain.
Je suis oulipote.
Il y a eu Jacqueline, il y a eu Robert, il y a eu Henry, il y a eu Gilbert, il y a eu les Berruyers et maintenant il y a moi. Je serai cette année champion de la contrainte et aux prochains Jeux oulipiens, j'aurai la contrainte d'or.
Je suis l'homme le plus inventif de la semaine, le plus matheux, le plus contrariant et mon travail consiste à fabriquer de la contrariété.
Tous les grands oulipotes fabriquent de la contrariété.
Expérimenter plus vite, c'est d'abord expérimenter autrement ; de façon à semer l'incompréhension et le chaos.
Faire peur. Expérimenter de telle manière que les autres soient persuadés que vous n'écrirez rien d'ici à vendredi, jusqu'à ce qu'une session entière expérimente comme vous.
Dans une vie d'oulipote, on ne peut inventer qu'une contrariété géniale et une seule.
Les Berruyers sont arrivés aux Beaux-Arts avec la réputation de savants fous et deux sessions plus tard, les cinquante top-oulipotes expérimentaient comme eux.
Maintenant, il y a moi.
Etre un grand oulipote est un état qui exige un don absolu de soi-même et une concentration totale. J'expérimente à temps plein. J'expérimente en écrivant ma liste de courses au petit déjeuner. Je vis avec un stylo et un dictionnaire de rimes à portée de main pour mieux expérimenter. J'écoute les Papous et je lis les surréalistes parce que je sais qu'ils m'aident à expérimenter. Je casse la tête de mon prof de français qui est nul parce que je sais que cela m'aidera à expérimenter.
Prenez deux hommes à égalité de feuilles et de stylo, sur la même contrainte, donnez leur le même temps pour écrire et c'est toujours moi qui expérimente le plus vite.
La contrainte du bi-carré latin augmenté en S+7, je la fais mille fois dans la semaine. Les sonnets en alexandrins classiques, ceux que l'on compose en comptant sur ses doigts, j'en écris 14 avant de me coucher. Je sais toutes les contraintes à la lettre près et sur l'écran de mon portable je les fais défiler au ralenti.
Je me prépare aussi pour ces contraintes molles et improbables que les hasards des jeux oulipiens nous imposent. Les contraintes tordues qui permettent à un Alain Juppé, scribouillard québecois tenté par Venise, de passer pour un expérimentateur.
Tout compte dans votre carrière.
Un jour, l'essentiel devient la position de la lettre e. C'est la lettre e qui fait la contrainte. Vous avez vérifié la moindre ligne de votre lipogramme, vous avez repassé sept fois votre texte sur l'ordinateur, vous avez réécrit trois phrases qui vous semblaient bancales, vous vous êtes énervé et à la grande lecture vous avez bafouillé au moment de lire votre texte parce qu'à la septième ligne vous vous êtes demandé s'il ne restait pas un e.
Quand je dors j'expérimente, quand je mange j'expérimente. Je choisis mes contraintes, je modèle mes sextines. Mon bras et mon poignet sont intraitables, je porte sans cesse sous le menton la marque de mon crayon de papier.
Lorsque Fred, après une rapide présentation, me donne enfin la parole dans la cour de récré, il libère des tonnes de travail. Après, il reste un oulipote sur la scène qui n'a plus ni yeux ni tête ni contrainte et qui lit pour aller à la fin de son texte plus vite que les autres hommes.
C'est la règle.

Et puis il y a le moment qui arrive forcément dans une vie, le seul moment de vrai repos, de repos absolu. Le repos de l'oulipote. Vous avez expérimenté la terine et la quenine à fond, vous démarrez une morale élémentaire et vous faites cette minuscule entorse à la règle, cette petite entorse stupide (qui n'est pas d'inattention puisque les oulipotes ignorent l'inattention) qui vous attire les foudres de Marcel. Et là, c'est le vrai repos, le repos immense. Vous avez déjà oublié une contrainte, puis sept, puis quatorze et très vite la totalité. Plus rien n'a d'importance, vous n'êtes plus un oulipote, vos doigts se relâchent, votre esprit se libère, vous savez que vous allez revenir l'année prochaine.

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Publié dans Inclassable

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